A propos de... François Truffaut

Automne 1984. Le quartier de Pigalle et ses sex-shops. Les affiches racolleuses promettent monts et merveilles aux passants blasés. Un après-midi comme un autre dans ce quartier pittoresque de la capitale. Le ciel, synchrone avec les circonstances, commence à se couvrir.
Les portes grandes ouvertes du cimetière Montmartre semblent accueillir les gens comme à un spectacle. Juchés sur les hauteurs, des grappes de photographes braquent leurs objectifs sur l'allée centrale. Les focales des appareils sont autant de judas de cellules par lesquels les matons épient les prisonniers. Une race à part, tout de même. Un peu comme des CRS ; sans états d'âme. Ici, le Pentax remplace l'armure mais le credo est similaire : faire son boulot sans s'attendrir.
Après une hésitation, je me range sur la droite, juste derrière une petite femme brune au visage doux et paisible. Par le plus grand des hasards, mon épaule touche celle de Roman Polanski. Un quidam s'approche de lui pour lui serrer la main. "Il était gentil", prononce-t-il d'un air rêveur. Il a un regard bienveillant et attristé. Le cinéaste approuve du chef, sans doute pour ne pas le froisser. Un badaud avait eu une phrase identique à l'enterrement de Tchekhov qui, entre parenthèses, avait déjà connu l'affront d'avoir eu sa dépouille rapatriée dans un wagon à huitres.
Au bout d'un moment et à ma grande surprise, je vois arriver, comme surgis de nulle part, quelques-uns des comédiens. De SES comédiens. Ils entourent la petite dame brune, l'embrassent en l'appelant Suzanne. Ma voisine n'est autre en effet, que la scénariste attitrée du cinéaste que je ne connaissais jusqu'à présent que de nom. Sur ces visages penchés sur elle, un peu blafards et au sourire crispé se lisent des peines enfantines d'orphelins.
Des extraits de films dont les scènes s'entremêlent défilent dans ma mémoire, tels des trains fantômes. Arlette Guillaume darde sur la foule des anonymes ses beaux yeux clairs, et c'est sa réplique à Bernard Granger qui cingle en coup de fouet :
- Alors voilà... Il y a deux femmes en vous...
- Oui, mais malheureusement, aucune des deux n'a envie de coucher avec vous !
Stanislas Previne hésite à me saluer, pensant peut-être que j'accompagne Suzanne Schiffman. Il s'est déjà tellement fait baratiner par Camille Bliss, le pauvre. Aujourd'hui, il ne porte pas ses lunettes de sociologue. Pour ce qu'elles lui ont servi à y voir clair dans les intentions d'une belle fille comme elle !
Cécilia Mandel, quand elle aperçoit la "meute" suspendue, se retourne pour lui cacher ses larmes. Pense-t-elle à ce moment à Julien Davenne expirant dans ses bras, à l'intérieur de cette chambre verte où veille le souvenir des morts?
Mille détails se rapportent à des répliques, à des chansons. Une femme blonde élancée et un peu en retrait porte-t-elle plusieurs bagues à ses doigts, et c'est Catherine qui chante, accompagnée à la guitare par Albert de sa voix envoûtante car non travaillée, snobant Jules et Jim avec dédain. La vue d'un barbu me ramène à Boby Lapointe, fredonnant à l'accordéon des histoires d'avanies et de framboises, sous le regard de Charlie, le pianiste de bar. Marion, à la fois sirène de Louis Mahé et comédienne de théâtre mariée à Lucas Steiner, après s'être par deux fois posé la même question sur l'amour et la douleur qu'il engendre, cache ses beaux yeux derrière des verres fumés.
- ... tes yeux, deux petits lacs marron...
- Marron vert.
Sa soeur Nicole, l'hôtesse de l'air à la peau douce, a depuis si longtemps pris l'avion pour d'autres cieux... Quant à Montag, le pompier au lance-flammes, il disparaît aujourd'hui même par une drôle de coïncidence, emportant avec lui certain livre de Sartre. Antoine Doinel se mure dans sa douleur. Comme dans les films de famille, il a grandi sous l'oeil de la caméra, de SA caméra, alors évidemment...
Malgré leur peine, certains admirateurs ne peuvent s'empêcher de regarder avec curiosité cette longue voiture noire en murmurant : "Ce sont ses filles, Laura et Ewa... Il y a aussi Fanny Ardant. Elle porte des lunettes sombres."
Le cortège se met en branle. Un grand Noir chante à voix basse des prières africaines en dodelinant de la tête. Devant moi marche une jeune femme. Elle porte des bas noirs à coutures, tandis que Bertrand Morane, qu'on écouterait parler des heures, murmure "Les jambes de femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie". Son enterrement ressemblait un peu à celui-ci, avec toutes ces femmes qui l'ont aimé et qu'il a aimées, et qui l'accompagnent jusqu'en sa dernière demeure, dans un ballet parfait.
Arrivée entre deux rangées d'arbres, la foule s'immobilise. Une voix s'élève pour rendre un dernier hommage. D'aucuns supputent qu'il s'agit de Claude de Givray. La voix cassée, il cite certaines paroles de son ami disparu dans un silence religieux. Je ne peux imaginer que de lui ne restent que des cendres, enfermées dans une urne.
Puis, un à un, nous défilons devant la tombe. C'est un peu comme si, pendant trois quarts de seconde, celui que nous admirons tant nous appartient un peu. Personne n'ose toutefois prolonger le moment. Quelques têtes s'inclinent devant la pierre, une dalle plate toute simple où deux dates résument toute une existence mais qui ne disent rien de ce que vous étiez. La foule me rassure. Partager sa peine avec tant de monde semble l'atténuer, même si ce n'est que chimère.
Corey (ou l'homme au chien des 400 coups) n'est pas venu. Il a choisi la solitude pour mieux se recueillir. Il racontera que le lendemain de cette journée, en se rendant sur la tombe, il y a trouvé une jeune fille. Se croyant seule, elle était en train de déposer une rose sur la pierre, dans la lumière du matin, moment magique qui aurait pu ressembler à l'un de vos films.
Etrangement, votre film testament aura été une comédie. Pourtant, déjà malade, vous avez choisi, plutôt que de vous livrer à une introspection, d'offrir à Barbara Becker cette ultime preuve d'amour, pour lui faire oublier les blessures de Mathilde. Les critiques avisés parlent d'une boucle bouclée, de détails similaires retrouvés dans le premier et le dernier film, comme le noir et blanc, la tour Eiffel brandie par la secrétaire pour défendre son patron Julien Vercel, ou la machine à écrire. Qu'importe.
"Celui qui se croit indispensable est un salaud", avez-vous dit, de votre lit d'hôpital. "Ma protection est devenue un tombeau", a-t-elle répondu en écho.
Indispensable, vous l'étiez et le restez. Certaines réminiscences le prouvent encore aujourd'hui. C'est la phrase de Madame Jouve qui donne son titre à un film éponyme, Ni avec toi, ni sans toi, c'est Marie-Christine Vercel, apparue dans un téléfilm, qui chante au piano (sûr qu'elle songe à ce chanteur des rues qui entonne le même air dans Le dernier métro) Mon amant de Saint-Jean, c'est un clin d'oeil sous forme d'affiche que vous offre Pialat dans Police, c'est Robin Renucci sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées, qui réinvente chaque soir les pages de votre Correspondance qu'on croyait connaître par coeur et qui, avec son regard irrésistible et la grâce féline avec laquelle il évolue, fait de nous ses complices, mieux, ses communiants, c'est le jeu de votre fils adoptif qui, d'un film à l'autre, nous ramène irrésistiblement vers Antoine Doinel, ce sont ces enfants qui, dans une cour d'école, comptent leur argent de poche, ce sont encore deux glaçons qui s'entrechoquent dans un verre de whisky, c'est une chanson de Trénet parlant de nostalgie autour d'une tour Eiffel, c'est cet homme révolté à qui les convenances ont volé le père, et qui en fait la quête de sa vie à travers toutes ses oeuvres, c'est cette jeune comédienne évanescente qui, sur la scène du Palais des Festivals, prête sa grâce au Tourbillon, et que Catherine vient embrasser, c'est cet atroce accident d'avion qui, sans le vouloir, nous fait revenir à Halifax, sur les traces d'Adèle H recherchant désespérément l'amour du lieutenant Pinson tout en noircissant fébrilement des feuilles et des feuilles de papier.
Le cimetière se vide peu à peu. Seuls quelques fidèles, dont on ne troublera pas l'intimité, veillent le caveau en s'entretenant à voix basse. Les objectifs ne les ayant pas suivis jusqu'ici, ils peuvent enfin baisser les armes.
La tombe voisine est celle de Dominique Laffin, comédienne de talent fauchée dans sa jeunesse, comme Pascale Ogier, petit feu follet si vite disparu. Henri Michaux, Pierre Kast, Oskar Werner, ils ont tous choisi cet automne pour traverser le miroir.
Le cinéma est-il plus important que la vie? Nul, à ce jour, n'a pu répondre à la question qui n'a cessé de vous tarauder. Vous qui connaissez à présent l'envers du décor, envoyez-nous des nouvelles...